Compte-rendu - A Filetta & The Shin, juin 2010 Dortmund
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Quatorze hommes, Dix cordes, et une Cruche

Un après-midi ensoleillé dans une ville de Dortmund désertée. Tous les magasins sont fermés, les touristes errent, il n´y a rien à faire: Fronleichnamsfest (Fête du Saint Sacrement) est un jour férié en Allemagne. Heureusement, il y a plusieurs terrasses qui sont ouvertes. Après une recherche anxieuse de la localité du concert - ce n´est pas, comme nous le pensions, à la salle des concerts de la ville, mais au Domicil, un petit café-théâtre - Suzan et moi dévisageons une place ensoleillée avec une belle vue...

Avec un verre de spumante nous arrosons le fait que ce soir, pour la première fois de ma vie (et après avoir loupé 3 chances, mais ça c´est une histoire à elle seule...) je pourrai admirer les hommes en chair et en os. Pendant toute l´année passée, j´ai travaillé tellement intensivement sur eux que j´ai l´impression de les avoir rencontré une centaine de fois. Mais il n´en est rien, et il est grand temps d´y apporter du changement.

Depuis notre place stratégique, nous voyons Jean-Luc apparaître en premier dans notre champ de vision. Avec un téléphone et un sac à dos, il est au coin de la rue apparemment en train d´attendre les autres. Et l´attente est longue: il tourne en rond, téléphone, téléphone encore, change de place, appelle une troisième fois, avec de grands gestes... C´est comme si nous étions en train de regarder un film de cinéma muet, nous devons en rire. Après une dizaine de minutes, nous voyons arriver, de l´autre côté, le reste du groupe. Nous ne voulons pas les ennuyer, mais c´est bon de savoir qu´ils sont là.

Avec le spumante que nous ressentons dans nos jambes, nous nous promenons dans la ville fantôme et, dans une église, nous brûlons un cierge pour les hommes et pour le concert de ce soir. Nous mangeons de bonne heure, nous changeons de vêtements et retournons au Domicil pour y boire le café. Nous pouvons très rapidement pénétrer dans la salle vide et y saluer Jean-Luc, qui une nouvelle fois est le premier, et qui attend de nouveau. Je peux enfin essayer mon Corse...

Jean-Luc semble trouver ça tout à fait normal et il enchaîne en Corsu comme si cela allait de soi - ok, Suzan m´a présentée comme “notre traductrice”! Ca marche... nous nous comprenons! Il nous apprend que la coopération avec The Shin est très bonne, mais à la question de Suzan à savoir s´il y aura une suite pour les Rencontres, il ne peut pas nous donner de réponse, personne ne le sait encore. Les autres arrivent comme dans un goute à goute, je ne sais plus qui, Jean-Claude je crois, réagit à mon « Bonasera ! » avec une grande énigme et des points d´interrogations. Embrassades, poignées de main, courtes conversations et nous pouvons nous asseoir au premier rang pleines d´espérances.

Le patron de l´évènement apparaît et nous dit que nous écouterons A Filetta avant la pause, The Shin après la pause et seulement après, les deux groupes réunis. Nous en sommes ravies: A Filetta seul c´est quand même autre chose. Les hommes prennent leurs places et Jean-Claude nous accueille avec un poème. Il n´est pas obligé de chanter, seulement avec ses introductions il pourrait remplir la soirée. Je ne comprends pas bien ce dont cela traite, mais à la fin du concert, José nous dira qu´il s´agissait probablement d´un texte que Jean-Claude Acquaviva a lui-même écrit, puisé des représentations avec Paolo Fresu.

Ensuite, il n´est question que de chants. Je me laisse bercer, ne sais pas si je dois fermer mes yeux ou si je dois les garder ouverts: les petits contacts, les regards, le langage du corps des hommes personne ne veut les manquer, mais l´intensité du chant pousse parfois à fermer les yeux et de choisir uniquement pour le chant...

Après un impressionnant Miserere quatre hommes se mettent à l´écart pour laisser Jean-Claude, Jean-Luc et Ceccè chanter une Paghjella: Quanti passi ch’aghju fattu, da Luciana à la Crucetta/tuttu era per vede à tene, la mio bella vizzusetta/ma di ùn maritacci inseme, oh chì sorte maladetta (Combien de pas n´ai-je déjà pas fait, entre Luciana et la Crucetta/tout ça pour te voir, ma petite coquette/mais de ne pas nous marier, oh quel destin maudit). Ensuite le Kyrie, pour lequel Ceccè et José se tiennent à l´écart.

Pour un magistral 1901  ils reviennent tous se remettre en place dans le cercle. La chair de poule se propage depuis ma colonne vertébrale directement à ma tête et à mon cœur... C´est vrai: que ce qui arrive lorsque l´on assiste à la magie n´est pas comparable à ce que l´on voit sur vidéo ou ce que l´on entend sur CD, on est envoûté, une interaction qui concerne toute l´écoute -  sur deux côtés je vois du coin des yeux des gens qui retiennent leurs larmes, moi aussi ai du mal à les retenir. 1901 était de plus l´un des tous premiers textes que j´ai traduit, et il est profondément ancré en moi.








Nous revenons avec le Requiem avec Dies Irae et Rex Tremendae Maiestatis. Pendant ce dernier chant, je suis ravie d´avoir gardé les yeux ouverts, les hommes s´affleurent, se tiennent l´un et l´autre, enlacent le bras ou l´épaule de l´autre, échangent des regards - tout ce qui se passe sur la scène est aussi un « tremendae maiestatis »! Le cycle est bouclé par Notre Père: Pater Noster.

Hélas c´est déjà pratiquement la pause. Je retiens mon souffle pour Meditate, absolument l´un de mes chants préférés. Le texte de Primo Levi avec la diction puissante de Jean-Claude Acquaviva... les mots sont gravés sur mon cœur. Le superbe Figliolu d’ella, que j´ai traduit dernièrement, est chanté par Maxime, Jean-Luc et Paul. Je prends conscience que je ne l´ai pas encore écouté suffisamment, il ne m´est pas aussi familier que les autres chants. Conclusion parfaite et morceau de choix pour cette partie du concert: Exorciso Te. Feux d´artifices, et le plaisir que les hommes, eux-mêmes, prennent est facile à voir et à ressentir.

Pause. Je suis profondément émue, et impressionnée, je dois pincer, cajoler, embrasser Suzan, pour l´instant je n´ai plus de mots... Ce n´étaient que les sept premiers hommes des quatorze de ce soir, et je suis déjà épuisée!


For The Shin, only a music which continuously evolves can survive. It is in this spirit that the musicians perceive themselves not as threats to, but as guardians of, Georgian tradition. (Selon The Shin, seulement une musique qui s’évolue contsamment peut survivre. C’est dan cet esprit que les musiciens ne se considèrent pas comme une menace pour, mais comme les gardiens de la tradition Géorgienne.)

Ci-dessus se trouve une citation que j´ai trouvée sur le site internet de The Shin - une pensée que nous avons déjà entendue dans les propos de Jean-Claude Acquaviva se rapportant à la tradition Corse! The Shin est composé de trois membres, auxquels se joignent des musiciens invités. Le noyau dur est composé de Zaza Miminoshvili, guitare et chant, Zurab J. Gagnidze, basse et chant et Mamuka Gaganidze, percussion et chant. Ce soir, ils reçoivent le renfort d´un accordéoniste, d´un chanteur/danseur/percussionniste et d´un musicien à vent. Le genre de musique qu´ils reproduisent est considéré comme une fusion Caucasienne de folk et de jazz... Après la douceur d´A Filetta nous voilà débordé par un raz-de-marée de vapeurs, de pulsations, de swings de Caucajazz! Un plus grand extrême que l´on puisse imaginer.

Le guitariste mène le concert en Allemand, il est plaisant, amusant, le ton de la soirée est mis d´entrée. Il met l´accent sur l´âme fraternelle entre les Géorgiens et les Corses, parle de Liebe, Heimat, Grand-mères... Ses yeux scintillent, tout comme ceux du percussionniste, pour ne pas parler de ceux du bassiste. Trois fortes personnalités, c´est clair. Détail spécial qui attire l´œil sur les percussions... une corde, des cymbales et... une cruche en terre cuite! La cruche est jouée et tapée magistralement, la plupart du temps avec la main nue: chaque place à son propre son: le fonds sonne totalement autrement que le cou et depuis le ventre rond il en ressort beaucoup d´autres sons envoûtants.









Je ne suis pas suffisamment initiée dans le répertoire de The Shin pour indiquer précisément quels morceaux et dans quel ordre ils ont été joués, mais nous avons eu une chanson sur les Cow-boys du Caucase (Born in the saddle?), une chanson Irlandaise sur les “Grand-mères” (Grandma’s Blessing?), et encore une sorte de chjam’è rispondi en forme de Scat (dont nous ne connaissons pas le titre) - magnifique, fascinant et tout à fait délirant. Le percussionniste invité, qui pour l´instant n´avait fait rien d´autre que de jouer du tambour fait apparaître une sorte de perruque bobtail, et sans aucun avertissement se la met sur la tête et danse... Wow, ça c´est du spectacle, et nous l´avons en cadeau, en plus du reste? Il fera ce numéro à plusieurs reprises avec des couvre-chefs différents, splendide à voir, sa fière allure, son corps souple et en plus de ça  un grand sourire presque angoissant! Une corde de la guitare se rompt.

Une minute (d´après le guitariste) et une chanson entière plus tard le groupe peut reprendre. A propos de ce morceau il était superbe. Je n´ai pas encore dit que dans chaque chanson la basse a sa propre mélodie- et est un solo-instrument, que le bassiste est génial, que je n´avais jamais su que tout ceci était possible uniquement avec 4 cordes... L´homme laisse l´instrument parler, geindre, soupirer, épauler, danser, murmurer, taquiner -  et swinger très fort et très funk... Phénoménal et extrêmement sensuel!

Mais ce morceau, sans guitariste, commence très réservé, l´accompagnement de l´accordéon et du hautbois reste sobre et doux, et dans ma tête, la voix de Jean-Luc me souffle - “Senti figliolu...” Les jeunes demoiselles (et magnifiques!) Géorgiennes, assises derrière nous, chantent tout doucement avec eux... Jusqu´à ce que cela s´éclate, devienne sauvage, turbulent: quel mélange clair-obscur, quel contraste, quel choc - et d´un seul coup les mots de Jean-Claude me reviennent en mémoire, à propos de la façon dont il a apprit des Géorgiens de dire avec tendresse des choses graves et de dire avec gravité des choses tendres... Est-ce ce qu´il vient de se passer ? Ensuite viennent encore deux morceaux (Lalebi et Dansa Caucasica?) et après arrive A Filetta sur le podium, pour l´instant ils étaient restés à l´arrière de la salle pour écouter.

Quatorze hommes donc, dix cordes, encore une paire d´instruments - et toujours cette cruche! Et comment tout cela s´entremêle,  s´accorde, se savoure! Les deux groupes font chacun leur partie et se conjuguent d´une façon miraculeuse. Je n´oserais pas dire quels morceaux a joué The Shin, en tant que fan absolu d´A Filetta, j´étais juste un petit chouia trop concentrée sur les hommes venant de Corse...

Mais se compléter l´un et l´autre, c´est sur qu´ils l´ont fait. Dans la musique que The Shin a joué pour Benedictus on y retrouve la même tension entre chaque instrument qu´entre chaque voix des hommes. A Filetta commence, The Shin enchaîne, et doucement cela ne devient qu´un. Ensuite Beati. C´est déjà en temps normal un chant ludique, mais maintenant cela bouge à un point tel qu´il semble que le toit est quelque peu levé vers le ciel. Je n´écouterai ou ne lirai plus jamais de la même façon cette chanson des montagnes sans y repenser...

Le morceau suivant de The Shin est reconnu par Suzan comme Ritsche, A Filetta chante en arrière-plan, mais enchaîne sans coup férir sur À l’alivetu, et encore une fois cela sonne comme d´habitude, comme s´il semblait que ces deux chants étaient fait l´un pour l´autre. Ensuite suit une longue tragédie d´A Filetta et de The Shin, l´une dans l´autre, avec encore un pur morceau de rock ’n roll, on pourrait presque y attendre “Roll over Beethoven”, mais non: “Ribombinu puru i scaccani di e canzone in burla”... une partie de l´Invitu !! Principalement José est en train de bouger en rythme que l´on pourrait presque bondir de nos sièges pour en faire de même. Mais nous sommes un public décent et nous restons sagement assises - c´est quand même dommage! D´un seul coup cela s´arrête...

Les hommes ne se font pas prier longtemps: ils reviennent pour un rappel. Nous ne savons pas ce qu´ils chantent, mais la salle est invitée à bourdonner. Et de cette façon nous pouvons finir la soirée avec la plaisante idée d´avoir, pour une fois, chanté avec A Filetta! Après ce chant nous avons droit au dernier des deniers rappels, uniquement vocal, un chant que Suzan connait des Voix de Géorgie Mraval Javmier. Tous les hommes se tiennent dans le demi-cercle bien connu et presque à la fin éclate un verre, dans le fond de la salle - l´ont-ils cassé en chantant?









Un concert mémorable, et pour moi une première fois bien spéciale, une soirée qui avait à peu près tout ce qui rend A Filetta unique: intensité, créativité, traditionnel et ouverture, coopération avec les autres - j´aurai besoin d´une paire de jours pour me « remettre » de cette impressionnante expérience!

Silencieusement nous cherchons le bar pour y boire un verre pour revenir à nous. Doucement nous revenons sur Terre, mais nous atterrissons réellement seulement lorsque José, qui était allé prendre un peu l´air, s´assoit à notre table. Nous revivons la soirée encore une fois avec lui, discutons des préparations pour ce concert (trois jours!), comment ils font pour pouvoir retenir tant de textes (s´il ne les chante pas, il ne les connait pas!), philosophons sur le fait que nous devenons tous plus vieux (ce jeune homme est de deux ans mon cadet!) et que nous ressentons aussi que nous n´avons plus trente ans... Il nous confie que les voyages le rompent véritablement, mais que lorsqu´il est sur le podium, qu´un poids tombe de ses épaules et qu´il retrouve son énergie. Il retourne ensuite à l´étage pour y retrouver les autres.

Peu de temps après, les autres descendent, en premier nous reconnaissons l´immanquable voix de Jean-Luc: il chante. Ensuite plusieurs voix, des voix chantantes. Silencieuses, nous restons assises tout en écoutant, mais les voix ne descendent pas davantage. Seulement après quelques instants, nous avons la présence d´esprit de monter à l´étage. Géorgiens et Corses chantent dans un grand cercle en haut de l´escalier... Makharia, Alilo, nous ne réagissons pas assez vite pour prendre notre appareil photo pour les filmer. Pure hasard que nous y assistons, puisqu´ils le font uniquement pour leur propre plaisir, de pouvoir de nouveau chanter ensemble. Mais pour nous, nous le ressentons comme un rappel privé ! Et voilà c´est maintenant vraiment fini, nous nous assoyions pour finir notre verre. Sept hommes et une femme fantastique viennent nous embrasser tour à tour et nous nous disons au revoir… A très bientôt!


Marilena Verheus, juin 2010
photos©Johanna Fischer

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Dortmund 3 juni 2010 The Shin - ©JohannaFischer
Dortmund 3 juni 2010 - The Shin & A Filetta