Dans les Médias - Medea 2006 Corse Matin
Dans les coulisses:
Pourqoi cette attente avant d'enregistrer Medée? Une envie de perfection?
Jean-Luc Geronimi: L'oeuvre n'étant pas fixée sur partition, il nous fallait donc l'apprendre entièrement de manière orale. La difficulté était d'autant plus grande que certains des choeurs représentent jusqu'à 17 minutes de polyphonie. Toutes ces années auront été nécessaires pour l'apprentissage mais surtout pour faire mûrir ces chants, qui, de par leur durée, demandent non seulement une connaissance parfaite de chacune des sept voix mais surtout une concentration intense du début à la fin de l'oeuvre, le risque étant de ne pas "tenir la distance", de perdre les tonalités et par là même, l'attention du public.
Cet album est-ce une rencontre entre la tradition Corse et la mythologie méditerranéenne?
Jean Sicurani: Cet album de Medea puise sa source dans le coeur et l'âme des membres d'A Filetta, tout y est mémoire et vie. Transmission d'une mémoire collective d'un peuple profondément ancré dans notre Mare nostrum, qui a forgé ce que nous sommes : des hommes, de simples hommes qui essaient de vivre pleinement ce qu'ils sont. l'amour dans nos coeurs est roi et notre vie est faite pour être partagée. La mythologie méditerranéenne comme toutes les mythologies du monde est avant tout celle des hommes avant d'être celle des dieux et des héros.
Pourquoi trouve-t-on cette femme sur la pochette de l'album?
Valérie Salducci: Le choix d'une pochette est toujours un moment assez complexe dans la conception et la réalisation d'un album. On sait généralement ce que l'on veut "faire passer" mais la question qui se pose souvent est : comment ? De plus, vous vous doutez bien que les 8 personnes composant le groupe A Filetta ont forcément des goûts très différents.
Pour Medea, après de multiples discussions et l'exploration de diverses pistes, nous n'étions pas convaincus par le visuel dont nous disposions pour représenter cette magnifique histoire.
Dans nos bureaux au Carubbu, nous avions un calendrier illustré par des photos des Ballets de Monte-Carlo avec lesquels nous avions travaillé en 2004. Il y avait une série de photos de la danseuse étoile Bernice Coppieters, et tout d'un coup, cela nous est apparu comme une évidence : cette très belle photo de Bernice (photo de Yann Coatsallou) pouvait complètement représenter cette femme.
"Où va-t-elle la Ménade couverte de sang
Où court-elle tête baissée l'amoureuse sauvage ?
Quel crime prépare-t-elle,
Furieuse et déchaînée ?"
Est-ce difficile, techniquement, de chanter en choeur? Quelles sensations l'exercice procure-t-il?
José Filippi: Chaque chant a sa difficulté. Les choeurs de Médée ne sont pas très techniques : les voix sont pratiquement toujours en parallèle. La seule difficulté c'est leur longueur : de quatre minutes pour le plus court à dix-sept minutes pour le plus long... Rester concentré tout ce temps, ce n'est pas toujours évident.
La fureur de Medée t'interpelle-t-elle?
Paul Giansily: De Medea, avant l'entame de l'aventure au théâtre, je n'avais souvenance que de l'enfanticide; dès lors que nous nous sommes attelés à la tâche, j'ai changé mon regard et mes sentiments sur ce personnage. Je l'ai trouvée touchante. Elle m'a inspiré une profonde compassion et finalement j'oserais presque dire que je l'ai trouvée simplement humaine. La colère en devient alors presque légitime et l'enfanticide peut apparaître comme un ultime acte d'amour. Gardons en mémoire que dès le début du premier chœur, elle est déjà sérieusement "égratignée" par les protagonistes. Jason l'a abandonnée pour une plus jeune et plus belle; mais cela ne suffit pas, il faut la blesser davantage, l'humilier, l'outrager: "Quant à elle, l'étrangère, qu'elle parte dans la nuit, qu'elle parte à l'aventure comme une qui s'est fait enlever par un homme de passage."
Tout au long des choeurs 2 et 3, on sent sourdre quelque chose de terrible, terrifiant et inéluctable: "nulle force au monde, ni incendie ni ouragan ou machine de guerre n'a la violence d'une femme abandonnée, n'a son ardeur et sa haine".
L'épopée des Argonautes et le parcours d'A Filetta se ressemblent-ils?
Maxime Vuillamier: Il existe certaines similitudes entre le parcours d'A Filetta et l'épopée des Argonautes, ces fiers marins qui ont su dompter la mer pour vivre d'extraordinaires aventures.
Tout d'abord les voyages qui ont pour idéal le "retour chez soi" : au bout de chaque tournée, il y a ce besoin indispensable de se ressourcer, de retrouver sa terre et sa famille.
Ensuite, beaucoup de légendes décrivent les dangers que les Argonautes surmontèrent grâce aux vertus particulières de chacun. Ne parlons pas de vertus pour A Filetta mais de timbres, d'expériences, d'amitiés ou de vécus, tout simplement, qui nous ont permis de résoudre certaines difficultés, mais d'ordre musical, il est vrai.
Il y a enfin la recherche de la Toison d'or, qui pourrait se trouver à "cet endroit qui semble si inaccessible et où les hommes ont encore quelque chose à se dire et à partager", cet endroit magique qui est pour moi le temps d'un concert.
La traduction ainsi realisée du Latin au Corse, est-ce un choix naturel?
Jean-Claude Acquaviva: Lorsque J.Y. Lazennec nous a proposé de travailler sur une tragédie antique, s'est posé pour nous le problème de savoir dans quelle langue nous chanterions : en français ? C'était impensable pour des raisons évidentes de rythme, liées notamment à l'accentuation. Nous aurions pu interpréter le texte dans la langue originelle, le latin, mais il nous a semblé préférable de le traduire en corse pour être plus à l'aise dans l'expression. Nous avons dès lors choisi de proposer une traduction directe du latin au corse pour déjouer certains pièges de "la traduction de la traduction", ce qui nous a permis de respecter le rythme du texte premier. Ce fut une exercice passionnant, qui nécessita du temps et des recherches qui nous conduirent finalement à produire un verbe n'ayant rien perdu de ses couleurs, de sa force, de son relief. Je dois ajouter que nous fûmes surpris par la modernité des paroles de Sénèque car les thèmes abordés n'en finissent plus de nous concerner !
As-tu hâte de chanter Medée sur scène?
Ceccè Acquaviva: Oui, vraiment. Du fait que le format soit assez particulier, j'ai vraiment hâte que l'on présente ces choeurs dans leur intégralité. Personnellement, ce sera une première. Je suis impatient et curieux aussi de voir quelles seront les réactions du public.
Source: Corse Matin 2006



