La première question est de Christina. Cela concerne la juste traduction d’un texte (Christina retranscrit les textes en poèsie Neérlandaise. Il s’agit du chant “Caracolu di brame” d’Intantu).
Jean-Claude s’assoit et donne sa traduction.
Pour lui aussi c’est difficile et il a recourt a ses mains pour s’expliquer.
Jean-Claude: “Il est difficile à traduire. Ce texte est à l’origine ecrit en Corse, par mon frère Marcellu".
Le Corse est une langue tres imagée et quand tu la traduis en Français tu perds quelquefois les effets recherchés.
Tra Noi: Quels sont les poètes préférés de Jean-Claude ?
Jean-Claude: Borgès, René Char, Aragon et Primo Levi sont les poètes que je cite le plus. Au grand plaisir de Christina, Pessoa et Paul Eluard figurent aussi sur la liste.
Tra Noi: La polyphonie est-elle reservée aux hommes ?
Jean-Claude : La polyphonie se pratiquait à l'époque des travaux dans les champs. Du fait les hommes chantaient entre eux parce qu'ils travaillaient entre eux. Pourquoi n'y a t-il pas de polyphonie mixte c'est parce qu'esthétiquement, son architecture est telle que si tu mêles des voix de tessitures différentes, tu annules les effets harmoniques.
Si tu fais chanter ensemble des hommes et des femmes, ils ne chantent pas dans les mêmes registres. Tu élargis donc les registres, le spectre et tu n'obtiens plus du tout le même son.
Naturellement les hommes chantaient ensemble, les femmes chantaient ensemble mais pas en polyphonie tout simplement parce qu'il est difficile de trouver un espacement des voix suffisament important. Généralement il est difficile de trouver soit des basses ou des voix qui montent suffisament. C'est un problème de tessiture. Si les hommes et les femmes ne chantent pas ensemble, c'est donc lié à l'organisation même de la société, une explication purement esthétique et musicale. Cependant dans les 20 à 30 dernières années, il y a des groupes d’hommes et de femmes qui ont composé mais à la fin ils ne chantent pas de la même façon. Ce n’est pas une explication scientifique mais ce sont des éléments suffisants qui peuvent justifier pourquoi cela n’existe pas.
Tra Noi: Comment s’effectue la création d’un programme pour une tournée ? Qui décide d’inclure tel ou tel chant ?
Jean-Claude: Cela dépend de beaucoup de choses. On en discute ensemble. Très souvent c’est lié aux nouveautés, à ce que l’on a envie de chanter, à l’équilibre du programme.
Pour donner un exemple concret, sur le programme de la tournée Néerlandaise, on a intégré un certain nombre de chants du nouvel album que l’on enregistrera en janvier. Cela permet de les rôder mais aussi de les faire mûrir. De la création à la maturité, il y a beaucoup de travail.
Tra Noi: Avez-vous des endroits préférés pour chanter ? Y a t’il une salle où vous voudriez retourner ?
Jean-Claude : Pas spécialement. On aime beaucoup certaines acoustiques. Certaines acoustiques sont plus adaptées à ce que l’on fait. On n’aime pas trop les grandes salles car notre chant est plus intimiste et on a besoin de le faire porter par une sono puissante. Ce n’est plus en rapport avec ce que l’on fait.
On n’aime pas non plus chanter dans de grandes églises. Il y a un son qui tourne et cela porte à confusion. Pour nous, la salle idéale : c’est une église de 300 à 400 places, ou encore une petite salle avec une bonne sono. A ce moment là, tu as une bonne relation avec le public qui n’est pas altérée.
Tra Noi: Beaucoup de gens sont très attirés par A Filetta, son harmonie, sa passion, sa superbe musique, ses textes.Pour moi (Suzan), vous êtes 7 anges. Ce que vous faîtes est bon pour le coeur, ça vous touche, ça vous embrasse. Comment est-ce que d’être adulé et de pourtant rester simple Corse ?
Jean-Claude: Alors d’abord ça nous fait plaisir qu’elle est cette vision de nous. Il faut qu’elle sache que cette vision n’est, pour nous, en aucun cas, une volonté de construire cette image. A ce propos, je citerais André Malraux : « L’homme n’est ni ange ni bête. A vouloir faire l’ange, il fait la bête. »
Ce qui est important pour nous, c’est 2 choses :
1 C’est d’être toujours critique envers nous-même. Le jour où l’on commencera à dire : « ce que l’on fait c’est bien », là, ça sera terminé. Ca veut dire que l’on commencera à dégringoler. Notre démarche c’est le recherche perpétuelle d’un équilibre que l’on sait que l’on n'atteindra jamais mais l’important c’est de le chercher.
2 C’est de toujours rester humble. Nous sommes pleinement conscients que sans celui qui nous écoute, on est absolument rien. C’est une certitude. Parce que nous avons un chant qui n’a de sens que pour être entendu. Nous sommes intimement persuadés qu’un collectif ça existe, qu’une façon de penser les choses les uns avec les autres, les uns par les autres, les uns face aux autres. C’est la façon dont fonctionne notre musique. C’est cette image là si tu veux que nous sommes content de montrer. Et cela n’est possible que si tu as des gens qui nous suivent et qui nous permettent de vivre cette aventure de laquelle sont exclus le rapport économique, le rapport hierarchique. Et ça, dans notre monde actuel, cela n’existe plus nulle part. Quelques fois les gens disent : « oui, mais le rapport économique forcément que vous le vivez puisque vous vendez des concerts, des disques... ». Je le reconnais. Mais nous avons eu la chance de trouver un public qui nous suit et nous ne sommes pas obligés de faire de concession sur le plan artistique. Nous ne nous sommes jamais retrouvés dans une situation de dire : « bon, allez, il faut qu’on s’arrange un peu, qu’on fasse un truc qui va bien fonctionner. » Ce que l’on fait, on le fait. C’est difficile. Ce n’est pas toujours facile à faire entendre, à faire écouter et pourtant on a un public. Et que grâce à ce public, et parce qu’il y a des gens comme vous, que l’on peut continuer. A partir de là, tu ne peux être qu’humble.
Tra Noi: A la fin de la dernière présentation que fait Laurent, il annonce qu’il y aura la possibilité d’acheter des CD à la fin du concert. Cela a fait beaucoup rire la salle. Comment l’avez-vous vécu ?
Jean-Claude: Hier déjà, les gens ont rit. On y a repensé et on pense qu’ils ont du rire parce que cela venait à la suite de la dernière introduction. « Ca nous a aussi fait rire, tout simplement.
A ce propos, on a reçu cette année, à Calvi pour les rencontres, Giovanna Marini. Une chanteuse populaire Italienne qui a fait un travail fantastique sur les voix. C´est une dame qui a entre 65/70 ans. Elle fait ses concerts avec 3 autres chanteuses. Pendant les concerts, elle parle et amuse beaucoup le public. Et à la fin des concerts, elle dit : « voilà, je vais vous expliquer. Nous, on fait des CD et les maisons de production les fabriquent mais ne veulent pas les vendre. Alors nos CD prennent de la poussière, on est obligé de les nettoyer. Alors pour ne plus avoir à le faire, on vend nos disques nous-même ». Alors elle va dans les coulisses. Et elle revient avec des cartons de CD. Elle se met au-devant de la scène, et elle les vend. Son agent dit que depuis qu’elle fait ça, elle vend des quantités de disques incroyables.
Nous, il est exclu qu’on fasse la même chose. On n’oserait jamais le faire. On en rit beaucoup parce que sur cette tournée, c’est la seule où l’on annonce que l’on vend des cd’s. Jamais, jamais avant on l’avait fait. Pour en revenir à ta question, on en a beaucoup ri mais cela ne nous a pas gêné.
Maxime: Tu disais : « ... l’altruisme, et le don de soi, il y a des disques à acheter à la fin du concert» Et tout ça sur le même ton. C'était poètique (rires)
Suzan: C’était vraiment marrant, et ça a porté ses fruits.
Tra Noi: Après bientôt 30 ans d’existence, ressentez-vous quelques fois que la passion s’amoindrit ? Que faîtes-vous pour rarviver la flamme ?
Jean-Claude: Ecoute, honnêtement, nous n’avons pas l’impression que la passion s’estompe. Sans doute cela arrivera un jour mais jusqu’ici nous ne l’avons pas encore ressenti. Sans doute parce que l’on fait extrémement de choses différentes.
Ce qui est important, pour un groupe comme le notre, c’est de ne pas avoir un plan de carrière. On est toujours resté ouvert aux autres, sur leurs capacités à nous proposer des choses et vice-versa. Cela nous fait avancer chaque fois, cela nous enrichit.
C’est ce qui s’est passé avec Bruno Coulais quand on a commencé à faire de la musique de film. Depuis nous en avons fait beaucoup. Nous avons rencontré beaucoup de musiciens. C’est d’ailleurs avec l’un d’eux que nous avons fait le Requiem. Nous avons présenté Bruno Coulais à Orlando Forioso, metteur en scène Napolitain, et depuis ils ont fait beaucoup de choses ensemble.
Ce n’est pas une fuite en avant. Cela se fait très naturellement. En fait, on a sans cesse un sentiment de nouveau, d’inédit.
Tra Noi: Christina voudrait que Jean-Claude décrive A Filetta en 1 mot.
Jean-Claude: Alors ... (Jean-Claude s’interrompt, réflèchit, rigole, veut reprendre sa phrase mais Christina est stricte et lui dit “1 mot”). Un mot... Ca veut dire que je bavarde trop...
Laurent: C’est plutôt parce que nous avons beaucoup de questions et que si nous les posons toutes, nous y sommes jusqu’au petit-déjeuner.
Suzan: Un mot pour décrire A Filetta, ce serait ...A Filetta ?
Jean-Claude: Ce sont deux mots. Un mot ...(Jean-Claude regarde très concentré), un mot ... ce serait ... (nous rions), ce serait ... (nous rions à nouveau), un mot qui doit ouvrir à d’autres choses, parce qu’un mot c’est trop difficile.
Je pense que, selon moi, il y ait une chose primordiale ... (nous rions encore)
Christina: Non, un mot!
Jean-Claude: Un mot ... (nous rions), un mot, je dirais SINCERITE, parce que c’est un mot qui couvre plusieurs aspects.
Suzan: Un mot n’est pas suffisant.
Jean-Claude: (soulagé) voilà, absolument.
Tra Noi: Ce qui nous manque en tant que fans d’A Filetta c’est un DVD Live. Est-ce dans les plans ?
Jean-Claude: On y a déjà pensé mais pas spécifiquement pour un concert général. Il y a un certain nombre de répertoires qui gagneraient à être enregistré Live. Par exemple : les choeurs de Medée. On se dit maintenant qu’on aurait du le les faire en Live et peut-être en DVD. Parce que cela aurait eu une sincérité plus importante.
Quand on a enregistré Médée, on s’est focalisé sur un certains nombres de choses et à l’arrivée on se rend compte que ce n’est pas l’essentiel. Et le CD ne rend pas ce qu’il aurait pu donner en Live.
Pour revenir à ta question, on y pense de plus en plus.On sait aussi que le CD, c’est quelque chose de beaucoup plus froid. Dans notre façon de chanter, il y a des choses qui parlent plus lorsque l’on écoute un disque. Mais on se pose la question : Est-ce qu’avec un DVD, le concert est-il le même qu’en concert ? Je n’en suis pas si persuadé.
Tra Noi: Sans aucune limite, quel serait le rêve le plus fou que vous souhaiteriez réaliser ?
Jean-Claude : Je ne sais pas si je ferais un voeu pour A Filetta. Je ferais un voeu pour la planète. Cela peut paraître prétentieux mais je dis que le voeu que je formulerais : c’est que notre façon de fonctionner en groupe, dans la musique, c’est qu’elle puisse servir d’exemple.
Ce que je veux dire c’est que j’aimerais voir dans notre société un respect mutuel mais aussi une complémentarité, une solidarité, qu’on ait besoin des uns et des autres, que l’on soit les uns par les autres, que cette façon de fonctionner puisse se retrouver ailleurs dans la société.
C’est à mon sens ce que l’on a de plus cher à donner.
Tra Noi: Une question à propos du groupe en lui-même, sur sa complémentarité, sa solidarité, comment l’expliques-tu ?
Jean-Claude: C’est tout simple. Si tu veux, A Filetta ne s’est pas constitué que sur des éléments esthétiques, musicaux ou artistiques. La création du groupe remonte à 1978. Petit à petit les gens qui ont intégré le groupe, sont des gens qui ont cotoyé pendant quelques temps le groupe. Il y avait une sorte de période d’approche si l’on peut dire, et à un moment donné ils ont intégré la structure. C’est-à-dire qu’ils ont fait l’expérience de la proximité sentimentale et philosophique.
Du groupe d’origine, il n’y a que Jean et moi. Après Paul est venu. Il était au lycee avec moi. On se connaissait mais il ne chantait pas. Il était lui-même ami d’un de mes amis d’ecole qui aimait chanter. Petit à petit, il a intégré le groupe. On s’est trouvé des envies communes, le fait de vouloir construire ensemble. Si tu prends les autres, c’est exactement la même chose. José s’occupait avec l’un des fondateurs d’A Filetta d’une école de chant à l’Ile Rousse. Au bout d’un moment, il a naturellement intégré le groupe. Maxime, c’est la même chose. Il chantait beaucoup de messes, dans les confréries. Et à un moment donné, il y a eu une sorte d’osmose qui s’est faite et il est entré dans le groupe.
Jean-Luc, c’est pareil. Quand il était tout petit, il venait à des ateliers de chant. Il est venu chanter 2/3 fois avec nous pour Passionne, pour ce que l’on faisait à Calvi. Naturellement il a intégré le groupe. Céccé, mon neveu, il y a la proximité familiale mai aussi le fait qu’on a fait un concert à Calvi, où l’on avait intégré d’autres chanteurs. Il a répété et chanté avec nous.
Interview - Tra Noi décembre 2007
C’est vendredi 16 decembre et Tra Noi assiste au concert d'A Filetta, à l'église St. Pierre d'Utrecht.
Pendent la tournée d'A Filetta aux Pays-Bas, Laurent a l'honneur de lire les textes de Jean-Claude en Néerlandais pour introduire les chansons. L’église est complète, et les hommes arrivent.
Tout est silencieux, comme si nous ne pouvions plus respirer.
Les premiers sons tiennent leur promesse, c’est superbe. Ils chantent plusieurs chansons qui figureront sur le nouvel album de 2008, des chants de Medée, du Requiem, des films Liberata et Himalaya.
L’accoustique est excellente, et le public touché. A Filetta a trouvé sa place.
Après une ovation ils reviennent pour une dernière chanson.
Nous aidons Valèrie pour la vente de CD, c’est beau de voir l’enthousiasme du public et pour beaucoup un CD n’est pas suffisant. Ce qu’il a entendu, il veut le retenir. Après que le groupe ait discuté avec plusieurs fans, nous allons au restaurant. Et là, sur la jolie place de l’église St.Pierre, Suzan demande à A Filetta de bien vouloir chanter “Sub Tuum”.
José et Maxime qui marchaient en tête sont rappelés, il fait froid, les hommes se mettent en cercle et sortent les oreilles du bonnet. C’est un moment magique, là sur cette place, dans le froid, c’est sublime ! Quel cadeau ! Après nous crions: “MANGER !” et nous nous mettons en route.
Maxime a le plan en main et nous guide, Paul et Ceccè s’amusent et essayent de retenir les cyclistes qui passent, le reste du groupe discute. L’ambiance est decontractée, ce fut un beau concert.
Au restaurant nous commandons beacoup de pizzas “A Filetta” avec une bière en nous commençons l’interview.
Laurent et Jean-Claude accoudés l’un à l’autre entament la discussion. Les uns écoutent, et les autres discutent entre eux.
Entre temps les pizzas, desserts et les cafés sont consommés, nous aimerions poser nos questions jusqu’au petit-déjeuner, mais la réalité veut que les "hommes" partent demain pour Anvers, et vu qu’il est minuit nous nous disons au revoir.